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Le Web Design Brutaliste : un réel Mouvement ou une simple Tendance ?

Depuis quelques années et encore aujourd’hui les médias parlent d’une nouvelle tendance brutaliste dans le web design. Or elle ne peut pas être nouvelle en 2017, et l’être encore aujourd’hui. Et pourtant, de nouveaux sites brutalistes font encore leur apparition. S’agit-il vraiment d’une simple mode ? Ou le web design brutaliste véhicule-t-il un message, une idéologie en s’inscrivant dans un réel mouvement ? Dans cet article, nous analysons la question sous tous ses angles.

Le mouvement brutaliste 

Le brutalisme tel qu’on l’appelle communément est un mouvement architectural d’après-guerre. Il apparaît d’abord en Grande-Bretagne où, comme partout ailleurs, l’heure est à la reconstruction. Le couple d’architectes Alison et Peter Smithson marquent le début du brutalisme (qu’ils nommeront nouveau brutalisme) avec la construction de l’école d’Hunsanston entre 1949 et 1954. 

école brutaliste d’Hunsanston

Le critique Reyner Banham publie l’année qui suit son essai New Brutalism. Il y explique sa vision de ce nouveau brutalisme. On reconnait ses propos dans l’école des Smithson : 

  • un plan lisible et formel
  • une structure claire et explicite
  • mise en valeur des matériaux en l’état.

Banham décrit le bâtiment brutaliste comme “une entité visuelle immédiatement appréhendable, où la forme saisie par l’oeil est confirmée par l’expérience d’usage du bâtiment”. Autrement dit, on doit comprendre rapidement quelle est la fonction d’un bâtiment en l’observant de l’extérieur. En regardant l’école d’Hunsanston, il est effectivement difficile de faire fausse route. 

Le brutalisme, une idéologie plus qu’un simple style

Comme on peut s’en douter, le nouveau brutalisme n’a pas fait l’unanimité. Et ce, autant dans le milieu de la construction qu’auprès de la population. Selon Banham, le mouvement était souvent perçu comme un “culte de la laideur visant à nier la spiritualité de l’homme”. Il reconnaît que le brutalisme reflète un esprit sanguinaire voire un peu agressif des architectes. Certes, l’usage du béton brut, et les formes souvent orthogonales ou sinon très simples et sans ornements des bâtiments brutalistes répondent au besoin de reconstruction peu coûteuse et rapide du pays. Mais il porte également un message social et politique dans une période de crise sévère. Le nouveau brutalisme revendique les doctrines du modernisme d’avant-guerre et se veut ainsi anti-bourgeois. 

Toutefois comme bien souvent, on a tendance à vouloir classer des systèmes, complexes ou non, dans des cases. On met dans le même panier des éléments qui ne sont pas forcément liés. Le Corbusier par exemple, figure française et architecte de la Cité Radieuse, est ainsi souvent inclus dans le mouvement brutaliste. Il ne s’est pourtant jamais revendiqué comme tel. Et si il a un goût évident pour les structures en béton, il n’a pas exprimé d’opinion politique explicite se rapprochant de l’idéologie du mouvement.

« Des centaines de fois, j’ai pensé que New York est une catastrophe, et une cinquantaine de fois : c’est une catastrophe magnifique. » 

Le Corbusier

Même un amoureux du béton peut trouver des bâtiments en béton affreux. Et certains anti-brutalistes illustreront d’ailleurs le mouvement brutaliste par ces horribles bâtiments en béton. N’oublions donc pas de nuancer ! 

Finalement le nouveau brutalisme vise à construire pour l’avenir. Le terme “nouveau” distingue le mouvement du simple style brutaliste. Les architectes du mouvement ne se sont pas tournés vers le passé, mais ont plutôt essayé de créer un monde meilleur, à la fois dans un sens esthétique, mais aussi politique et social.

Finalement le nouveau brutalisme vise à construire pour l’avenir. Le terme “nouveau” distingue le mouvement du simple style brutaliste. Les architectes du mouvement ne se sont pas tournés vers le passé, mais ont plutôt essayé de créer un monde meilleur, à la fois dans un sens esthétique, mais aussi politique et social.

structure brutaliste en béton

L’émergence du web design brutaliste

Pourquoi s’être autant étendu sur l’histoire du brutalisme en architecture ? Parce que comme vous pouvez vous en douter, le web design brutaliste (ou web brutalism, ou encore brutalist design) ne porte pas son nom par hasard : il s’inspire directement du mouvement architectural. En revanche, si ce dernier est né au lendemain de la seconde guerre mondiale, on ne trouve dans la littérature aucune date précise quant à la naissance du brutalisme dans le milieu du web. Il existe d’ailleurs peu de littérature traitant du brutalist design en général. Seulement nous, on avait un tas de questions à ce sujet. Un tas de questions, qui sont portées par la suivante : sommes nous au cœur d’un nouveau mouvement néo-brutaliste, mais dans le web cette fois-ci ? Si c’est le cas, on ferait bien de s’y intéresser. C’est ce que nous avons fait. 

Page d'accueil du site spin web design brutaliste
Page d’accueil du site spin

L’architecture défie toute logique en commençant par faire des choses difficiles et ensuite des choses faciles. Dès l’antiquité on construisait des bâtiments très complexes et élaborés. Puis on a commencé à faire plus simple pour des questions de coût, de goût et de conviction. À contrario, dans le web on a commencé par faire simple avant de faire compliqué, pour des raisons technologiques et budgétaires. Au départ, tous les sites étaient en quelque sorte brutalistes. Le design des sites a ensuite évolué avec les avancées technologiques et les différents courants de graphisme (le second dépendant bien sûr du premier). Pourquoi donc choisir aujourd’hui de faire un site préhistorique en matière de design, alors qu’il est tout à fait possible de faire des sites très esthétiques pour des budgets raisonnables ?

À première vue, on a tendance à dire que de nombreux sites brutalistes aujourd’hui reprennent l’apparence ou s’inspirent des sites des années 90 : graphismes rudimentaires, des polices de caractère basiques, des couleurs flashy, l’intégration d’éléments en 3D, etc. Ils sont assez déstabilisants voire incommodants tant on est habitués aux bonnes pratiques de notre époque. 

En tapant web design brutaliste dans notre barre de recherche, on peut d’ailleurs lire ceci : “une tendance sans gêne”, “l’inverse d’un site propre, clair, facile à utiliser”, “des sites moches”, “incompatible avec l’UX design”… Et cela : “des sites inventifs et créatifs”, “un style à part entière, “une philosophie différente”, etc. Comme d’habitude, on peut lire tout et son contraire. Certains dénoncent un affranchissement total du souci esthétique tandis que d’autres parlent d’un style à part entière, qui par nature tient compte de l’esthétique. Mais là encore, tout le monde semble vouloir mettre les gens dans des cases. Et si il n’y en avait pas ? 

Pourquoi avoir un site brutaliste ?

En se renseignant sur les sites brutalistes, nous avons vu à plusieurs reprises l’exemple du site de Balenciaga. Nous sommes donc allés y faire un tour, et le site a en fait été le cobaye de réflexion sur le sujet. Ce qui devait être une simple visite a finalement soulevé de nombreuses questions, et a fait l’objet d’un tas de suppositions.

site brutaliste balenciaga
page d’accueil du site de Balenciaga

En toute méconnaissance de la marque, on s’est demandé ce qui pouvait justifier pour elle un site brutaliste. Voici toutes les hypothèses qui nous sont passées par la tête : 

  • réduire les coûts de leur site (peu probable qu’ils aient vraiment besoin de faire des économies là-dessus)
  • leur autorité et leur image sont si puissantes qu’ils n’ont pas besoin de se soucier de l’apparence de leur site (peu probable pour une marque de luxe qui est réputée pour se soucier du moindre détail)
  • faire de la provocation (même si on n’y voit pas trop l’intérêt)
  • se démarquer encore plus qu’il ne le font déjà avec leurs produits. Être en dehors du moule jusque dans leur présence digitale (ce qui s’aligne plutôt bien avec leurs produits décalés)
  • astuce marketing pour mettre en valeur leurs produits et encourageant l’achat
  • faire en sorte que le visiteur se concentre uniquement sur le fond (leurs produits) et non sur la forme
  • attirer l’attention des visiteurs, les interpeller
  • attirer l’attention de personnes ne manifestant aucun intérêt pour leurs produits, mais qui peuvent faire parler d’eux (typiquement nous)

Malheureusement, ces questions n’ont pas de réponses. Et il y a peu de chances pour que Balenciaga nous les donne si on lui demande.

En allant voir le site brutalistwebsites qui recense plusieurs centaines de sites brutalistes, on comprend vite que le brutal design est (très) vaste. Il est donc impossible de tout mettre dans le même panier. À en voir leurs pages d’accueil, il semble peu probable que les sites futurcorp, takeawalkonthewildside et nelsonheinemann soient brutalistes pour les mêmes raisons. 

site brutaliste furutcorp
futurcorp
site brutaliste takeawalkonthewildside
takeawalkonthewildside
site brutaliste nelsonheinemann
nelsonheinemann

Mais aussi différentes soient-elles, quelles peuvent-être ces raisons ? S’il nous est impossible de prendre contact avec Balenciaga pour avoir des réponses, le site brutalistwebsites met à notre disposition des interviews de certains propriétaires de sites. Et cette fois-ci, ça répond à nos questions !

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Des centaines de raisons de faire du web design brutaliste

Les propriétaires de nombreux sites brutalistes ont répondu à la question “pourquoi votre site est-il brutaliste ?”. Voici quelques réponses :

Le site web est mon portfolio de design. Les projets individuels reflètent mon point de vue sur des sujets ou des questions particulières, c’est pourquoi je voulais que la conception du site web dans son ensemble soit le reflet authentique de ma personne”.

Karey Helms, étudiante en design d’interactions

“Je voulais quelque chose qui serve de cadre relativement générique et impersonnel, mais qui soit audacieux et minimal au point de paraître inachevé et toujours en cours. Je voulais aussi une page web qui soit une page web, qui n’essaie pas d’être un livre ou un blog ou un logiciel ou une vidéo ou un journal ou quoi que ce soit.”

Alec Mapes Frances, rédacteur

“je ne savais pas que c’était quelque chose, mais un ami m’a fait découvrir ça et j’ai adoré.”

Ignacio Rivas, ingénieur logiciel

On aurait pu en citer des centaines d’autres, mais le but était simplement de montrer la diversité des réponses. On a donc lu des témoignages de jeunes évoluant dans le milieu du graphisme et du design qui veulent créer leur propre identité à travers leur site. Leur site est leur CV, et reflète leur travail. Il y a aussi ceux qui veulent simplement que leur site réponde à un besoin précis. Ils estiment qu’un visiteur doit trouver ce qu’il vient chercher, sans se perdre dans un tas d’éléments inutiles. Certains associeront cela au minimalisme, d’autres à la simplicité. Ceux qui ont l’esprit plus mathématique diront « répondre de manière nécessaire et suffisante au besoin ».

Certains sites servent à véhiculer un message qui se trouve dans le contenu. Un brutal design peut alors encourager le visiteur à se concentrer sur le fond plutôt que sur la forme. Tout ce qui peut venir interférer avec l’esprit du visiteur et parasiter le message principal est évité. Le site Great Design illustre plutôt bien ce propos. Sur la page d’accueil, on ne risque pas de se perdre. On nous amène directement à l’essentiel avec trois directions possibles.

page d'accueil du site au web design brutaliste great design
page d’accueil du site great design

Certaines personnes n’aiment simplement pas le surplus d’informations, les décorations, etc. Elles trouvent toutes ces choses futiles, n’y voient pas l’intérêt ou simplement ont le goût des choses simples et épurées. Un site brutaliste peut viser à plonger le visiteur dans un environnement reposant et le libérer du trop plein d’informations quotidien auquel on est confronté.

Plus surprenant, on lit également des propriétaires qui veulent que leurs visiteurs se sentent spammés. D’autres, ne voient pas l’intérêt de faire un effort en terme d’esthétique car ils estiment qu’ils sont assez sympa avec le visiteur en lui offrant du contenu. Enfin, certains ne savent même pas que leur site est catégorisé brutaliste. Ils estiment simplement avoir un site, quel qu’il soit.

web design brutaliste du site delirium magazin
page d’accueil du site delirium magazin
web design brutaliste du site theoutline
page d’accueil du site theoutline

De nombreux témoignages rejoignent le point suivant : il n’y a pas besoin d’autre chose de plus beau, élaboré ou coûteux. Au contraire, quelque chose de plus abouti réalisé par un CMS ou un page builder dénaturerait même leur l’identité. La réalisation du site serait influencée par des suggestions d’éléments superflus et des contraintes de construction qui empêchent de faire totalement ce que l’on veut. Certains sites brutalistes sont certes loin d’être simples, épurés et concis. Leur construction, gestion et maintenance requièrent probablement beaucoup de temps. Mais leur réalisation reste dépourvue de toute influence extérieure.

Dans tous les cas, en construisant son site soi-même, sans s’accrocher à un CMS ou tout autre outil, on est libre de faire ce que bon nous semble. Comme l’écrit si bien Epictète, “la liberté, c’est l’indépendance de la pensée”. Et la liberté est la quête de tout être humain. Finalement, c’est peut-être ce sentiment de liberté qui se cache derrière toutes les raisons qu’on a pu évoquer.

Web Design Brutaliste : véritable mouvement ou simple mode éphémère ?

On a donc constaté que la question “pourquoi un site brutaliste ?” recense une tonne de réponses possibles, plutôt logiques comme farfelues, qui se rassemblent toutefois autour d’une certaine liberté. 

Si l’on s’en tient aux explications évoquées par les propriétaires des sites recensés sur brutalistwebsites, on comprend vite qu’il existe autant de raisons possibles que de sites. Il n’y a pas de véritable consensus autour d’une idéologie qui porterait un mouvement brutaliste dans la conception web. En ce sens, il est donc difficile de parler de mouvement.

site au web design brutaliste phunkstudio

On voit toutefois un certain nombre de sites s’inscrire dans ce style brutaliste qu’on évoquait plus haut, rappelant les sites des années 90. Ces sites trash aux couleurs flashy plutôt incommodants, donnent l’image d’un esprit parfois rebelle et en colère, voire un peu je-m’en-foutisme. Comme pour montrer une volonté de sortir du moule en défiant explicitement les bonnes pratiques du web design. Brutal, donc. Ceci-dit, se démarquer pour faire passer un message a toujours existé. De plus, certains sites ont adopté ce style années 90′ par pur esthétisme ou pour se démarquer, sans forcément avoir quoi que ce soit à revendiquer. Les messages de protestation étant intemporels, et tous les sites brutalistes ne s’y identifiant pas, on ne parlera ni de mouvement ni de tendance brutaliste.

À gauche, la page d’accueil du site phunkstudio.

Le but de cet article n’était en aucun cas de se positionner pour ou contre le web design brutaliste, mais d’en comprendre les ressorts, les valeurs, aussi diverses soient-elles, et d’en tirer quelques enseignements. Et on aime bien l’idée de se libérer de la surconsommation d’informations à laquelle nous sommes constamment confrontés. Utiliser le brutalisme au service d’un retour à l’essentiel, d’une expérience utilisateur agréable, fluide, concise et pertinente, ça nous parle. Petit aparté : on peut être libre même en utilisant un CMS, c’est d’ailleurs notre métier. Et l’essor des CMS Headless devrait totalement palier ce manque de liberté parfois dénoncé des CMS traditionnels.

Et si, plutôt que d’associer un mouvement et une idéologie aux sites brutalistes, on voyait les choses sous un autre angle. Le brutalist web design n’est-il pas simplement un moyen parmi tant d’autres d’agir au service d’une certaine idéologie ?